Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

Sophie Mouton

Conservation et valorisation du patrimoine industriel

Keyword: construction navale

Fil des billets - Fil des commentaires

jeudi 19 juillet 2007

Brest, plateau des Capucins: présentation historique

En 1631, Richelieu décide la création d'un port militaire sur les rives de la Penfeld. Brest, ville fortifiée par Vauban, devient donc une zone militaire de première importance pour le royaume de France.

Au début du XIXe siècle, la Marine étend son emprise sur le site au plateau des Capucins, qui jusqu'à la Révolution abritait le couvent et l'église des moines Capucins. Le plateau devient alors une caserne, réservée aux apprentis canonniers. En 1840, le ministre de la Marine décide la construction d'ateliers destinés à accueillir le chantier de trois frégates. Le plateau trouve alors sa nouvelle vocation: la construction navale.

Réalisés selon les plans des ingénieurs Fauveau et Menu du Mesnil, les ateliers du plateau des Capucins incarnent la perfection technique de la Révolution industrielle. Le plateau surplombant les quais d'une hauteur de 25 mètres, il faut creuser la roche, s'adapter au relief. Les travaux sont d'une grande pénibilité et donc confiés aux forçats du bagne de Brest. Des grues vont être installées pour relier les ateliers du plateau aux quais de la Penfeld.

Les ateliers sont construits en pierre de taille, matériau très répandu dans la région brestoise. Ils se décomposent en trois grandes halles parallèles, larges de 16 mètres et longues de 150 mètres. Ces espaces ne sont pas perturbés par des poteaux de fonte: l'organisation spatiale des ateliers pourra donc évoluer. Ces trois halles accueillent les ateliers de fonderie, d'ajustage et de montage. À ces trois espaces principaux s'ajoutent des bâtiments plus modestes, les annexes, aménagées en cours, qui relient les halles entre elles. Les ateliers sont parsemés de rails, facilitant le transport des matériaux. Des chambres souterraines sont aménagées pour accueillir les machines et les réserves d'eau pour les chaudières.

En 1865, les travaux sont terminés: le site industriel des Capucins permet une coordination parfaite des différentes étapes de la construction navale. Les ateliers sont spécialisés dans la réalisation du gros équipement des navires de guerre, on y trouve donc des activités très variées: fonderie, ajustage, montage, chaudronnerie, clouterie, mécanique, etc. Dans ces ateliers vont être réalisés les équipements de pointe de la Marine des XIXe et XXe siècles.

En 1944, la ville de Brest est totalement détruite. Les ingénieurs chargés de la reconstruction des ateliers vont conserver l'aspect général du site, introduisant toutefois un nouveau matériau: le béton armé.

Les Chantiers Navals vont reprendre leur activité à la Libération. Cependant l'espace de la Penfeld et le plateau des Capucins en particulier vont se révéler trop étroits et peu adaptés à la construction de l'équipement des navires de guerre actuels. En mai 2003, la DCN quitte définitivement le site. Brest, arsenal militaire, tend à devenir une simple base navale. Outre le plateau des Capucins, la réorganisation des activités militaires et industrielles à Brest va libérer d'autres espaces, tels le port du Château et le site du Salou.

La communauté urbaine, Brest Métropole Océane doit aujourd'hui réinventer des espaces jusqu'ici interdits aux activités civiles. Au terme d'un concours national, le projet de l'équipe Fortier a été retenu pour la reconversion de ce site patrimonial. L'enjeu est de taille pour le territoire, je vous le détaillerai dans un prochain billet...

Sources

Crédit Plan schématique de l'arsenal de Brest: Sardon, Creative Commons BY-SA

dimanche 1 juillet 2007

La nouvelle vie des nefs Dubigeon à Nantes: les Machines de l'Île

1987. La foule, émue, se presse pour assister à la mise à l'eau du dernier navire construit par les chantiers Dubigeon, à l'extrémité de l'Île de Nantes, sur la Prairie au Duc.

2007. La foule, joyeuse, se presse à nouveau sur l'Île de Nantes pour contempler la première sortie d'un géant de métal d'un autre type: l'éléphant.

Histoire d'une reconversion...

La construction navale s'est développée précocement à Nantes. Sa situation en fond d'estuaire favorise en effet le commerce et les activités portuaires qui elles-mêmes stimulent la construction de navires. Les chantiers fleurissent sur la rive nord de la Loire, notamment au XVIIIe siècle alors que la ville connaît son expansion économique grâce à la traite négrière. Mais les chantiers, s'implantant de plus en plus vers l'aval, migrent vers Chantenay et privent Nantes des revenus de l'octroi municipal. En 1835, décision est donc prise de lotir la prairie de la Madeleine et la prairie aux Ducs, afin d'y installer la construction navale.

C'est sur ce site qu'un constructeur nantais bien connu, Dubigeon, migre et installe son industrie en 1910. Au XXe siècle, Nantes vit au rythme de ses chantiers, l'île devenant progressivement la principale zone industrielle. En 1950, l'activité bat son plein, la reconstruction est une période faste: l'État passe de nombreuses commandes pour rétablir sa flotte. Mais l'activité nantaise ne va pas supporter la crise économique des années 1970 et surtout la concurrence accrue du Japon.

En 1987, le Bougainville sort des chantiers navals nantais. Ce sera le dernier navire construit à Nantes. La fermeture des chantiers navals est vécue comme un traumatisme par la population. Les travailleurs, réunis en groupes de pression pour éviter la fermeture de "la Navale", vont bientôt se trouver réunis dans une autre bataille pour la conservation des traces matérielles de l'activité navale à Nantes. En 1995 les différentes associations se regroupent en un collectif et la Maison des Hommes et des Techniques ouvre dans l'ancien bâtiment de la direction des chantiers. Le classicisme de sa façade explique sans doute la volonté originelle de  le sauvegarder.

Il n'en va pas de même pour les nefs Dubigeon, qui abritaient la grosse chaudronnerie des anciens Ateliers de la Loire (qui ont fusionné dans les années 1960 avec les autres chantiers pour former Dubigeon Normandie). Les élus et les porteurs du projet de reconversion du site ne semblent pas percevoir tout de suite l'intérêt patrimonial de cette belle architecture de fer et d'acier, caractéristique du début du XXe siècle. Mais progressivement, à force de concertation, les nefs vont trouver leur place dans le grand projet de l'Île de Nantes. Il faut en effet inventer un nouvel avenir pour ce site, qui semble avoir perdu toute raison d'être avec la vague de désindustrialisation des années 1980. Inventer demain, sans faire table rase du passé industriel: telle est la mission de l'architecte Alexandre Chemetoff, dont le projet a été retenu en 1999.

Alexandre Chemetoff veut faire des anciennes nefs Dubigeon un espace public, ouvert aux projets et aux initiatives. Elles constituent un ensemble de 180 mètres de long, de 60 mètres de large et de 26 mètres de long. L'objectif principal des travaux de réhabilitation a été de mettre en valeur et de tirer profit de ces grands volumes. La structure (métallique et béton) a donc été mise à nu, nettoyée et restaurée. Les travaux ont été confiés à Patrick Bouchain et Nicole Concordet, qui ont déjà fait leurs preuves dans la reconversion de l'usine LU en un centre culturel. Deux rues traversent les nefs. La première, du nord au sud, ouverte à la circulation des piétons et des cycles sera le cœur de l'activité du lieu. La seconde, d'est en ouest, prolongera la rue la Tour d'Auvergne et s'ouvrira sur le site des chantiers. De part et d'autre de ces rues et autour des nefs de nouveaux programmes, pérennes ou temporaires, s'implanteront.

L'atelier et la galerie des machines sont le premier programme à s'implanter sur les lieux. L'éléphant, tout droit sorti de l'imaginaire de François Delarozière (Royal de Luxe) et de Pierre Oréfice, s'est installé dans la nef Est. Premier d'un bestiaire mécanique digne des romans de Jules Verne, il symbolise le renouveau des nefs, la reconversion de friches industrielles par l'art. Si certains passionnés ou nostalgiques de la Navale auraient aimé une reconversion plus directement liée aux activités portuaires, il semble que les machines de l'Île de Nantes aient réussi un premier pari: réconcilier les Nantais avec ce territoire industriel.