La notion de patrimoine apparaît toujours avec le sentiment de perte. L'exemple de la Révolution française est à cet égard significatif. Alors que les anciens repères sociétaux s'effondrent, les nouveaux pouvoirs républicains commencent à s'inquiéter du devenir des monuments et oeuvres d'art, symboles de la toute puissance de l'ancienne monarchie et pris d'assaut par les révolutionnaires. Ces oeuvres n'appartiennent désormais plus à personne: elles sont la propriété de tous, un legs, un bien commun, un patrimoine. Certes la protection et la reconnaissance patrimoniales se mettront en place très progressivement, mais la notion est déjà là.

Près de deux siècles plus tard, la crise économique des années 1970 annonce la disparition d'un autre monde: un monde industrialisé, apparu dans l'Europe du début du XIXe siècle. Les sociétés occidentales vont sortir de l'âge industriel. Disparaissent alors de nombreux métiers, autant de cultures que de secteurs d'activité. La fermeture du dernier carreau minier en 2004 symbolise à lui seul la fin de ce monde, né des révolutions techniques du XIXe siècle. Des historiens, des universitaires vont alors prendre conscience de l'intérêt scientifique et patrimonial des XIXe et XXe siècles industriels.

S'intéresser au patrimoine industriel, c'est s'intéresser à un certain type de paysage, façonné par l'homme et par ses activités. Les vestiges industriels, les bâtiments abritant des activités fabricantes ont participé et participent toujours à structurer le territoire. Leur connaissance est donc essentielle à la compréhension de notre environnement.

Les lieux de l’industrie sont non seulement les espaces où se fabriquent les produits mais également ceux du  "premier cercle" engendrés par cette activité : l’habitat, qu’il soit patronal ou destiné aux employés, ou bien les services organisés par l’usine. Ces constructions ont façonné le territoire et ont quelquefois considérablement imposé leur empreinte aussi bien à la campagne qu’à l’intérieur ou à proximité de la ville.(1)

On peut donc, schématiquement, classer le patrimoine industriel matériel en trois catégories: lieux de production ou de transformation, habitat et services, voies de communication.

Mais le patrimoine ne se réduit pas à une enveloppe, à des façades, à des stigmates. Le patrimoine n'est pas uniquement matériel. Le patrimoine est avant tout un regard que porte une communauté sur elle-même, sur quelque chose qu'elle reconnaît comme partie prenante de son identité. Savoir-faire et techniques peuvent donc revêtir un caractère patrimonial.

Le patrimoine industriel possède en outre une spécificité de taille, qui réside dans la nature même de l'industrie. Activité changeante, réactive, elle se doit d'évoluer et d'innover sans cesse. Les vélléités patrimoniales pourraient donc heurter ce temps court de l'industrie, qui ne raisonne évidemment pas en termes patrimoniaux. Mais ces deux rythmes différents n'empêchent pas la connaissance et la valorisation du patrimoine industriel et de ses spécificités.

Notes

(1) Cartier, Claudine, L’héritage industriel : un patrimoine, Besançon, CRDP de Franche Comté, 2002, p. 57