Jean-Baptiste-André Godin et le Familistère de Guise
Par Sophie Mouton, le jeudi 31 mai 2007 à 15:09
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L’amélioration du sort des classes ouvrières n’aura rien de réel, tant qu’il ne leur sera pas accordé les Équivalents de la Richesse, ou, si l’on veut, des avantages analogues à ceux que la fortune s’accorde. […]
Pour enlever les familles ouvrières aux maux qui les poursuivent dans leur isolement, il faut s’élever à une conception supérieure de l’habitation humaine; il faut l’union des familles et leur coopération; il faut réunir au profit de leur collectivité les avantages qu’on ne peut créer isolément pour chacune d’elles. […]
Ne pouvant faire un Palais de la chaumière ou du galetas de chaque famille ouvrière, nous avons voulu mettre la demeure de l’Ouvrier dans un Palais; le Familistère, en effet, n’est pas autre chose, c’est le Palais du Travail, c’est le Palais social de l’avenir.(1)
L’auteur de ces lignes est un brillant capitaine d’industrie qui, au milieu du XIXe siècle, a fait fortune dans la fabrication d’appareils de chauffage innovants, auxquels il a laissé son nom : Godin. Fils de serrurier, l’homme naît en 1817 dans la campagne de Thiérache, sur la frontière nord de la France. Autodidacte, sa réflexion sur l’habitat et les conditions de vie des travailleurs résulte d’une prise de conscience précoce, alors qu’il effectue dans les années 1830 son « tour de France », comme il est alors d’usage dans le monde ouvrier.
La pensée et l’œuvre de Jean-Baptiste-André Godin s’inscrivent en effet dans le contexte difficile de la France de la première moitié du XIXe siècle. Au lendemain du choc de la Révolution, face aux mutations de la société, nombre de penseurs s’emploient à imaginer les structures d’une cité moderne. Ils cherchent avant tout à apporter une réponse à une question nouvelle et qui ne quittera plus le devant de la scène : la question sociale. La France de la première moitié du XIXe siècle connaît en effet une croissance urbaine qui fait de la ville un lieu de tensions sociales. Ces villes attirent surtout les plus pauvres, qui fuient les campagnes surpeuplées et sont très mal préparées à l’accueil de ces populations. La question du logement est alors cruciale : le bâti est souvent ancien et on pratique plus l’entassement que l’extension, ce qui n’est pas sans générer de nombreux problèmes, notamment sanitaires. Dans les années 1820 apparaît une nouvelle catégorie de travailleurs : le prolétariat, peu qualifié, analphabète et en grande précarité. C’est autour de ce nouveau prolétariat que va émerger la question sociale. Alors que la richesse industrielle se développe, alors que la civilisation semble progresser, l’industrialisation s’accompagne d’une nouvelle forme de misère. Deux grands types de réponse vont être apportés à ce problème. Une première paternaliste, qui appelle au retour à la tutelle, à la mise en place d’un patronage volontaire et bienveillant des élites. Une seconde socialiste, qui vise avant tout à émanciper l’homme et à substituer au capitalisme individualiste, l’associationnisme solidaire.
Pour Jean-Baptiste-André Godin, l’association des travailleurs est la solution. L'industriel va donc mettre à profit sa réussite économique en s’employant à améliorer les conditions de vie de ses ouvriers, mettant à leur disposition des services collectifs: les « Équivalents de la Richesse ». S’inspirant des théories de Charles Fourier, il va mener une expérimentation sociale inédite à Guise, dans l’Aisne, en construisant progressivement une cité communautaire : le Familistère, étymologiquement « lieu de réunion des familles ».
Le site de Guise comprend deux volets indissociables: tout d'abord le lieu de production, l'usine Godin toujours en fonctionnement aujourd'hui et sur l'autre rive de l'Oise, le « Palais social » où était organisée la vie des ouvriers et de leurs familles. Après un siècle de fonctionnement sous forme d'une coopérative de production, de consommation et d'habitation, le site de Guise revient en 1968 dans le giron capitaliste.
Le Familistère comprend donc des éléments patrimoniaux de nature différente: bénéficiant d'une architecture remarquable, il s'agit d'un héritage industriel important mais aussi d'un lieu de référence pour l'histoire du logement et de la vie en communauté.
Après la dissolution en 1968 de l’Association coopérative du Capital et du Travail, le Familistère perd progressivement sa cohérence et son identité. L’état sanitaire général se dégrade rapidement. Aujourd’hui le site bénéficie d’un programme ambitieux de restauration et de mise en valeur : le programme Utopia, mené par le syndicat mixte du Familistère Godin (SMFG). C'est au sein de cette structure que j'ai réalisé mon stage de fin d'études.
Notes
(1) Godin, Jean-Baptiste-André, Solutions sociales, Paris, 1871, ch. « Les Équivalents de la Richesse » p. 426 - 434
Commentaires
Je ne trouve pas que du Familistère se dégrade tant que ça... Peut-être n'avez-vous visité que les caves?
Depuis que les Familistères sont devenus des copropriétés, l'entretien des pavillons est devenu onéreux en raison des charges de copropriété. Une petite question: pourquoi à l'heure actuelle le pavillon dit "Cambrai" ne figure pas dans le projet "Utopia"?
Pour répondre à "Blogueur masqué", j'ai bien précisé dans mon texte que l'état général du Familistère s'était dégradé depuis 1968, ce qu'a confirmé Monsieur Patte, lui-même Familistérien.
Le projet Utopia a été mis en oeuvre pour sauvegarder cet ensemble architectural important. Il semble que le pavillon Cambrai n'ait pas été inclus dans le programme car son état de conservation était moins inquiétant. En outre, du point de vue scientifique, le pavillon Cambrai, plus récent, s'apparente plus aux ensembles collectifs du XXe siècle qu'à la vision godinienne utopiste...
Lorsque je regarde les sites dédiés à l'œuvre de Godin, je suis désagréablement surprise du désintérêt ambiant sur le Familistère Cambrai et le Familistère Landrecies.
Il ne faut pas oublier qu'ils font partie de l'œuvre de Godin, que la vie des familistériens était la même. Je vois des commentaires sur la vie au familistère qui relevent plus de l'interprétation de textes où de visisons personnelles mais il y avait un état d'esprit, une vie familistérienne quel que soit le pavillon occupé (certes la vie actuelle a fait disparaitre cela). La publicité faite autour de cette œuvre, aussi décriée par les guisards , relève de l'enjeu commercial plus que d'autre chose même si on ne veut pas l'avouer.
Monsieur Patte a raison de poser cette question. L'état du Familistère Cambrai est sûrement correct car lors de la vente des logements beaucoup de familistériens ont investi dans leur logement et l'état d'esprit y est resté, il fallait continuer à le faire vivre, à l'entretenir bien que les charges soient coûteuses. Les autres pavillions ont moins bien vieilli car la plupart des logements ont subi les assauts spéculatifs sans vouloir investir suffisamment pour le maintenir dans un état satisfaisant.
J'ai quitte la Familistère il y a 20 ans comme beaucoup, mais je pense qu'aucun d'entre nous ne peut oublier cette vie, la fête de l'enfance, le départ en groupe pour l'école , la boutique, l'économat...