D'un blog l'autre...
Par Sophie Mouton, le vendredi 18 novembre 2005 à 17:29
Cet article a été publié le 18 novembre 2005 sur le blog "Et pourtant elle tourne...".
Vous pouvez également consulter l'abstract de mon mémoire, disponible en français et en anglais.
Comme vous avez pu le remarquer, j'écris assez peu régulièrement! Je sais que je n'ai pas d'excuse, tout le monde a du boulot! Mais bon, je vais essayer de répondre à une question qui m'a été souvent posée ces temps-ci (et qui explique en partie mon absence sur ce blog): qu'est-ce que je fais exactement cette année?
Après quelques péripéties de rentrée, je suis officiellement inscrite en Master 1 Recherche Histoire, mention Anthropologie historique à l'université Paris IV-Sorbonne! Tout ça n'est pas très parlant et à vrai dire est assez peu représentatif de ce que je fais.
Cette année je mène une enquête...
Je travaille sur une famille juive, les Deutsch de la Meurthe, une dynastie industrielle qui a su investir dans un secteur promis à un avenir radieux: le pétrole. Tout leur génie est d'avoir fait ce pari alors même que le moteur à explosion n'existait pas... Nous sommes en effet sous le Second Empire et Alexandre Deutsch, raffineur d'huiles végétales, décide d'acheter les premiers fûts de pétrole importés en France. Son entreprise sera florissante et quand ses deux fils, Henry et Émile reprennent l'affaire en 1866 officieusement, puis officiellement en 1877 avec la création de la société "A. Deutsch et ses Fils", leurs usines sont pionnières en Europe. La Première Guerre mondiale est un tournant pour les importateurs français de pétrole, l'État se rend enfin compte de l'importance stratégique de cette énergie et s'attache à organiser ce domaine industriel. En 1922, l'entreprise se transforme en SA pour fusionner avec la célèbre major Royal Dutch - Shell et devient la Société des Pétroles Jupiter. Mais c'est aussi la fin de l'aventure familiale avec la mort d'Émile, en 1924.
Au-delà de l'aspect purement entrepreneurial, qui mêle innovation et stratégies étatiques, il s'agit également d'étudier les réseaux de sociabilité dans la haute-bourgeoisie parisienne, de 1850 à 1925. Car notre famille va faire beaucoup de choses grâce à sa fortune... Émile et Henry sont deux mécènes de premier plan sous la IIIe République, chacun dans son domaine. Henry est passionné d'aviation, il stimule le développement de l'aéronautique grâce à des prix fort connus qui portent son nom (remportés en 1901 par Santos-Dumont et en 1908 par Henri Farman). Membre fondateur de l'Aéro-club de France, il en sera le président de 1913 à 1919. On voit bien ici le rapport entre son "hobby" et l'entreprise familiale, il investit dans un secteur auquel il croit et qu'il veut promouvoir. Henry Deutsch de la Meurthe côtoie dans ce club l'aristocratie française, participe à des salons et se pique même d'écrire un opéra (qu'il appelle évidemment "Icare")!!! Imaginatif, inventif, un brin excentrique ou peut-être exhibitionniste il assure la promotion de l'affaire... Il subventionne également la recherche fondamentale (Saint-Cyr et le CNAM). Émile lui, c'est le gestionnaire. Ses dons vont à des sociétés juives de charité. Son nom reste attaché à la cité universitaire internationale de Paris qu'il fonde en 1920. Les deux sont donc complémentaires!!
Il faut ajouter l'aspect religieux qui n'est pas à minorer. Les Deutsch de la Meurthe vont en effet jouer un rôle important dans le Consistoire central et dans le Consistoire de Paris. Mais sur ce point, j'avoue ne pas être encore très avancée... (je garde le meilleur pour la fin???)
Mon sujet a donc de multiples facettes, il me plonge dans les méandres de la société française qui connaît de profondes mutations à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. C'est cette diversité qui est passionnante. Je découvre des inventeurs fous, des oeuvres philanthropiques, des sensibilités religieuses, des prises de risque économiques... Je traverse les Expositions universelles, l'Affaire Dreyfus, les guerres contre notre voisin allemand, la Belle époque: des temps de troubles et d'innovations...
Autre chose: rien n'a été fait de près ou de loin sur ce sujet! C'est très stimulant intellectuellement, même si souvent ça ne me facilite pas les choses.
Pour être tout à fait sincère, cette aventure a un aspect moins rigolo: l'aspect "logistique"!! Je dois en effet me battre pour m'inscrire dans les bibliothèques et autres services d'archives... Jongler avec mon emploi du temps et courir aux quatre coins de Paris pour trouver un bouquin ou un document qui me semble essentiel (et qui bien souvent est totalement inutile!!).
Joies et contraintes de la recherche! ;-)
J'ai essayé de vous donner un bref aperçu de ce qui m'occupe en ce moment. Et à partir de janvier j'agrémenterai tout cela d'un stage instructif au Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme. Mais c'est une autre histoire...
Commentaires
Les Deutsch ont acheté en 1881 à Alfred Guérard (1831-1889) la raffinerie de pétrole "La Luciline", fondée par ledit Guérard en 1868 - donc avant que la famille Deutsch ne ne soit intéressée au pétrole. Par conséquent, c'est plutôt Alfred Guérard qui doit être considéré comme pionnier en la matière. Les Deutsch de la Meurthe, eux, ont eu le talent de donner à l'affaire une extension importante, de fonder La Compagnie des Pétroles Jupiter et de fusionner par la suite avec Dutch-Shell. Ils ont aussi été des mécènes en divers domaines, mais ne peuvent pas, en toute objectivité historique, être considérérés comme les premiers raffineurs de pétrole en France.
Cher Rouen07,
Pour commencer, je n'ai jamais affirmé que les Deutsch de la Meurthe étaient les premiers à avoir raffiné du pétrole en France. Alexandre Deutsch raffine des huiles de toute sorte dès 1843 (cf. Bottin du Commerce) et s'intéresse au pétrole dès 1861, date à laquelle le voilier Elisabeth-Watts transporte pour la première fois 224 tonnes de ce produit en France. Les Deutsch de la Meurthe appartiennent donc à un groupe de pionniers, dans lequel on trouve également Charles Despaux et son futur associé Fenaille, ainsi qu'Henri et Charles Desmarais. Toutefois Julien Turgan, dans sa grande enquête sur l'industrie parue en 1884, fait d'Alexandre Deutsch le premier à avoir ouvert une usine de distillation de pétrole, à Pantin (il adapte en fait sa petite fabrique d'huiles végétales et de graisses industrielles, lancée en 1851).
Enfin en 1864, à Rouen, c'est Abraham Cohen qui fonde la raffinerie connue sous le nom de Luciline, rachetée en 1876 par Alexandre Deutsch. Pour plus d'informations, n'hésite pas à consulter la thèse de Hotta Takashi, L’industrie du pétrole en France des origines à 1934, l’État et les entreprises pétrolières, thèse pour le doctorat, Paris X Nanterre, 1990, 391 p. Et pour être vraiment convaincu, tu peux également jeter un œil aux Archives nationales, à la côte F125128...
Chère Sophie,
Merci pour les indications que tu donnes en réponse. Pourrais-tu s'il te plaît me préciser la cote des AN? S'agit-il de la série F12 (le "12" étant alors en exposant)? Par ailleurs, quelles sont les sources de Hotta Takashi?
Je suis en effet intrigué par tes derniers éléments, lesquels contredisent un certain nombres d'archives originales. Par exemple, la "Luciline" est une marque qui a été déposée par Alfred Guérard, et c'est bien Alfred Guérard qui a vendu sa raffinerie de pétroles, par-devant Maître Toutain, notaire à Rouen, à Alexandre Deutsch. Il serait intéressant de pouvoir vérifier à qui revient réellement la paternité de la fondation de cette raffinerie.
Par ailleurs, si le catalogue de l'exposition organisée en 2003 par le Conseil Général de la Seine-Maritime : "La ville au risque de ses usines" fait état de documents d'étude préalables à l'installation d'une distillerie à Rouen en 1863, documents émanant effectivement de la société Abraham Cohen et Cie, rien ne prouve qu'elle ait effectivement finalisé ce projet. En revanche, un dossier conservé aux Archives Départementales de la Seine Maritime, sous la cote 1 mi 1795, montre notamment des spécimens du papier commercial de cette raffinerie, assorti du nom d'Alfred Guérard : "La Luciline - A. Guérard". Il atteste en outre que ladite marque était déposée. Les annuaires de Rouen, sous la rubrique "huile de pétrole", mentionnent également constamment la raffinerie de la Luciline - ceci jusqu'en 1881, date de la vente à Alexandre Deutsch - sous la dénomination : "La Luciline - Fabrique d'huiles de pétrole - A. Guérard".
Enfin, le brevet n° 102825, conservé aux Archives de l'INPI confirme la qualité de fabricant d'huiles de pétroles appartenant à "Alfred Guérard et Cie". Quelle est ton analyse ? Disposes-tu d'éléments établissant de façon certaine que les Cohen aient finalisé leur projet d'installation d'une raffinerie à Rouen ? Par ailleurs, si tel est le cas, serait-il possible qu'Abraham Cohen et Alfred Guérard eussent été associés, ce que pourrait induire le fait que chaque raison sociale soit assortie de la mention : "et Cie" ? Pourrais-tu s'il te plaît m'apporter des éléments complémentaires à cet égard ?
Quelle enquête! J'ai fait ces recherches il y a deux ans pour ma maîtrise d'histoire. J'ai besoin d'un peu de temps pour retrouver tous les documents. En ce qui concerne la côte que je t'ai donnée, il s'agit bien de la série F12, c'est le dossier de demande de légion d'honneur d'Alexandre Deutsch (il est assez complet quant aux différentes étapes du développement de l'affaire Deutsch et indique qu'Alexandre Deutsch a racheté la raffinerie de Rouen, la Luciline en 1876. Par contre aucune mention du nom du propriétaire précédent.). Je sais que la thèse de Hotta Takashi est conservée à la BU de Nanterre, si tu peux y passer. En tout cas merci pour tous ces éléments, je te tiens au courant de ce que je trouve de mon côté!