Sous la direction de MM. Jean-Pierre Bardet, professeur à l'université Paris IV et Cyril Grange, chargé de recherche au CNRS.

Ce sujet est avant tout un sujet d’histoire sociale, qui s’emploie à retracer le parcours d’une famille juive de la haute bourgeoisie parisienne. Mais parce que cette ascension sociale ne s’explique que par leur activité industrielle, ce travail emprunte à l’histoire de l’entreprise et à celle des techniques. Mon mémoire doit beaucoup à la collaboration sympathique des descendants de la famille.

Si au début du XXe siècle, la famille Deutsch de la Meurthe fait partie de l’élite sociale et républicaine, ses origines sont très modestes. Alexandre Deutsch, fondateur d’un petit commerce d’huiles de toute sorte, naît dans une famille ashkénaze de Lorraine, en 1815. Comme nombre de ses coreligionnaires, il choisit de migrer vers Paris afin de s’assurer un avenir économique meilleur et profiter pleinement de la citoyenneté accordée aux Juifs de France par la Révolution française.

Dans les années 1860, il se lance dans l’aventure du pétrole. Rejoint bientôt par ses deux fils au sein de la société familiale A. Deutsch et ses Fils, Alexandre Deutsch crée en effet un puissant complexe industriel, installant des raffineries à Pantin puis Rouen et Saint-Loubès (Gironde). Henry et Émile Deutsch vont mettre leur savoir-faire technique au service d’une stratégie internationale. Ils s’associent en effet au début des années 1880 avec les frères Rothschild de Paris pour bâtir des raffineries en Espagne et en Autriche-Hongrie, puis pour exploiter des gisements pétrolifères en Russie. Leur réussite économique se traduit bientôt par une importante promotion sociale, typique du renouvellement des élites de la fin du XIXe siècle. Les Deutsch de la Meurthe, comme on les appelle désormais, assument alors le rôle philanthropique traditionnellement conféré à la bourgeoisie, au sein notamment de la communauté juive parisienne. Les deux grands projets des frères Deutsch, le développement de l’aviation naissante et la construction d’une cité universitaire internationale à Paris, font écho aux enjeux de leur temps. Henry Deutsch le visionnaire, amateur de technique et Émile Deutsch le pragmatique gestionnaire veulent chacun à leur manière contribuer à la gloire de leur patrie, la France.

Ce mémoire s’efforce donc de mettre à jour les logiques entrepreneuriales qui ont permis l’intégration d’une famille juive d’origine modeste à la haute bourgeoisie parisienne et républicaine. Il s’agit également d’envisager les mécanismes de l’intégration économique et civique d’une famille israélite dans la seconde moitié du XIXe siècle. Notre sujet accorde également une large place à l’histoire du raffinage de pétrole en France, s’attardant notamment sur les relations complexes entretenues par l’État et cette industrie.

En 1924, à la mort du dernier des deux frères, la famille Deutsch de la Meurthe ne peut poursuivre son aventure industrielle, du fait de la nouvelle donne économique et internationale. La Première Guerre mondiale a en effet révélé au grand jour l’importance stratégique du pétrole. Subissant la pression des trusts anglo-saxons et les velléités dirigistes de l’État, la famille Deutsch fait le choix de s’allier avec le groupe Royal Dutch Shell en 1922 pour former la Société des Pétroles Jupiter. Elle en perd progressivement le contrôle. En 1948, la société entre en bourse sous le nom Shell française.

Mémoire soutenu le 16 juin 2006 devant Jean-Pierre Bardet, professeur, Cyril Grange, chargé de recherches au CNRS et Olivier Goldet, arrière-petit-fils d'Émile Deutsch de la Meurthe. Note décernée par le jury: 18/20.